Saint-Ex, les boy-scouts et les Signe de Piste
Quelques extraits de l'édito de l'édito de Michel de Jaeghere dans le Figaro hors-série Saint-Exupéry:
"Soudain, la moue se fait condescendante, le regard narquois, le sourire entendu: « Saint-Exupéry ? Un peu boy-scout quand même ! » Nos commissaires des lettres ont statué une fois pour toutes : Saint-Exupéry n’est pas de ces écrivains avec qui il faudrait compter. Le regard trop clair, l’âme trop généreuse, le propos trop élevé. On ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments. On ne dénoue pas l’écheveau de ses contradictions dans l’odeur d’un feu de camp. On ne fait pas pleuvoir les sentences morales comme un frère prêcheur exalté. L’époque est sans pitié pour ces naïvetés. Elle est revenue de tout, elle s’en honore. Elle n’admet la sincérité que dans les confidences sordides, le vent de l’aventure que s’il permet d’instruire le procès des aventuriers. Ses ailes de cafard l’empêchent de rêver. Saint-Exupéry, à ses yeux, est tout juste bon pour la collection Signe de Piste : un adolescent attardé, qui a eu le bon goût de mourir avant que l’héroïsme ne soit définitivement démodé."
Hugo Pratt
"Le boy-scout, après tout, n’avait eu qu’une existence très banale, un destin ordinaire en comparaison de la vie trépidante qu’offrent les brasseries de Saint-Germain-des-Prés. Il avait été pionnier de l’aviation, pilote d’essai, il avait ouvert des lignes dans le Sahara, inauguré des vols de nuit dans la Cordillère des Andes. On ne comptait plus ses accidents, ses pannes, les sauvetages dont il avait été l’instigateur ou l’objet. Il avait été chef de poste dans le désert, face à l’irrédentisme des tribus maures, concurrent du rallye Paris-Saigon, grand reporter sur le front de la guerre d’Espagne. Il avait connu des amours de légende, ravi les cœurs de quelques-unes des plus belles femmes de l’entre-deux guerres ; il avait ébloui ses amis par ses tours de cartes, son appétit de steak au poivre, sa capacité à engloutir des hectolitres de café."
" L’écrivain avait évoqué la solitude du cœur et fait revivre la poésie des grands espaces ; donné ses lettres de noblesse à l’art de vivre dans le désert et fait surgir la nostalgie des maisons de famille serties de tilleuls et de sapins noirs comme l’image même d’un paradis perdu ; il avait célébré la foi des bâtisseurs de cathédrales et communiqué ses angoisses et ses inquiétudes par la seule vibration de sa phrase ; il avait exploré les méandres de l’incommunicabilité des êtres et évoqué comme personne la chaleur de l’amitié, renouvelé le genre du roman d’aventures et ranimé le feu du Cantique des Cantiques ; il avait fait entrer la saga de l’Aéropostale dans la légende dorée de l’épopée française et brossé le tableau le plus vrai de la guerre de 39-40 ; il avait fait de ses souvenirs une chanson de geste et marié les contes pour enfants à la métaphysique ; il avait imposé à chacun de ses récits un rythme cinématographique, et donné à son écriture la couleur même de la mélancolie. Il avait tenté la synthèse du Beau, du Bien, du Vrai, et il l’avait réalisé."
"On a cru le mettre à l’écart en le cantonnant aux rayonnages de la littérature adolescente. On n’en finira pas avec ses sortilèges, tant qu’il y aura des livres. Les siens restent imprégnés par une qualité d’âme, une droiture de caractère, ils dégagent une chaleur humaine, brûlent d’une exigence qui fondent leur royauté. Ils n’ont pas conjuré la crise de la civilisation moderne qu’ils avaient annoncé. En exaltant au fil des pages l’esprit de sacrifice, le sens des hiérarchies, la poésie de l’action, le goût du travail bien fait, de la maison et du métier, la richesse du silence, la fécondité de la vie intérieure, Saint-Exupéry n’en continue pas moins à nous en proposer inlassablement les remèdes : comme s’il s’adressait à chacun de nous comme à un ami qu’il voudrait débarrasser de sa gangue pour réveiller en lui « le seigneur endormi » et le rendre semblable au « prisonnier délivré qui s’émerveille de l’immensité de la mer ».




