Bruno Saint-Hill, illustrations Michel Gourlier, Jamboree 1955 - Résiac 1983

sabresD’un côté du canal, il y a le quai de Paris, ses maisons bourgeoises, ses jolies fleurs, ses longues voitures… et cette chambre d’adolescent, sur les murs de laquelle, quand elle est éclairée, on devine des sabres qui s’entrecroisent.

De l’autre côté du canal, il y a le quai Octobre rouge, ses docks, ses entrepôts. Sa misère aussi. Misère du cœur, pour Giuseppe, le petit immigré italien qui vit avec son cousin Rinaldo. Sans joie, sans vraiment d’amour.

Giuseppe aimerait bien trouver de l’aide pour quitter ce milieu trop crasseux, trop sordide. Il n’est pas tout seul, pourtant, il a Cara sa petite chienne, l’Equipe pour laquelle il joue Avant-centre, Jean-Jacques qui pourrait être son ami, les ateliers du Centre, qu’il n’aime pas mais qui lui donneront un métier. Et puis surtout il a l’Abbé Laurent, à l’oreille attentive et aux mots justes, qui le guide et le conseille dans sa découverte de la religion. Au début pourtant, la route semble fermée. « Ce garçon ne se confierait pas. Il ne parlait pas et suivait seul sa propre route. Il décidait, conseillait. A condition que ce fût sans questions. Il ne parlerait pas. Mais en cet instant, dans le sommeil, le visage anxieux parfois et parfois détendu, il rejoignait involontairement l’enfance plus ancienne qui avait dû – en Italie ou Dieu savait où – être la sienne, toute de grâce et de délicatesse. Son masque d’indifférence, de sauvagerie passagère était tombé. »

De grands drames en petites joies, Giuseppe avance vers son baptême. Mais cette religion qu’il choisit à quinze ans passés en vaut-elle la peine ? Ce n’est pas l’avis de Jean-Paul, pour qui «C’est tout sec, tout rouillé». Ce n’est pas non plus celui de Jean-Claude, qui parfois «ne veut plus» de sa religion.

Jean-Jacques, Jean-Paul, Jean-Claude, trois rencontres qui transforment Giuseppe, qui le poussent à réfléchir, à se définir. Jusqu’au jour où tout est remis en cause : un incendie détruit l’enfer dans lequel il vivait et parmi les victimes se trouve son ami, son seul ami. Giuseppe rejette ce monde horrible et ne désire plus qu’une chose : voir l’Italie, le ciel bleu, la terre fertile, les gens rieurs et chaleureux. Mais un adolescent seul peut-il franchir les Alpes ? « Une frontière, c’est un barrage, bien réel » lui a dit un aumônier. Où s’arrêtera la fuite de Giuseppe ?

Les Sabres est un roman immense, comme tous ceux de Bruno Saint-Hill. Complexe, étonnant, exigeant, passionné. Le sujet – découverte de la religion – a été peu abordé sous cet angle. Le récit comporte peu de poncifs, pas de morale. Giuseppe a choisi sa voie seul et ne reproche rien à ceux qui n’y croient pas. Ou plus. Il faut bien comprendre la différence : Les Sabres n’est pas un roman d’initiation à la religion mais seulement de l’initiation de Giuseppe. Nuance.

C’est aussi un Saint-Hill bien étrange, un roman où meurent des gentils chiens, des mignons lapins et même des prêtres secourables. Donc on pleure un peu, comme dans tout Saint-Hill, et on ne rit pas beaucoup. Les Sabres est évidemment un roman bouleversant, un roman de cœur, parce que « l’essentiel, c’est qu’à partir de cet instant, j’ai cru davantage au cœur. Au cœur des hommes, au cœur des enfants. »

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