Noël s'édifie à coups de montagnes de dindes, de volailles, de mangeailles. Les rayons des grands magasins se vident, et sous la lumière un peu sinistre des avenues illuminées, les gens s'affairent dans la neige fondue toute noire déjà, tandis qu'aux carrefours, près des marmites résonnent les clochettes de l'Armée du Salut.

Alors qu'Henry se livre sans arrière-pensée à la joie de Noël, Dominique y redécouvre comme chaque année la même saveur de cendre, l'insatisfaction habituelle... A cette occasion, on va manger, se bâfrer, échanger des cadeaux en calculant que si la tante Ginette offre des étrennes de cinquante francs, on ne peut moins faire que de lui ristourner un cadeau de quarante-cinq francs. L'oie sera obligatoire au réveillon, Dieu sait quoi au Jour de l'An, et les guirlandes déposées, les calculs sordides repoussés jusqu'au Noël suivant, l'arbre séché allongé près des poubelles, les boîtes de conserves à peine enlevées par les camions à ordure, il va falloir subir le contrecoup d'un mois difficile à boucler; on se rattrapera sur le riz, les pâtes et les pommes de terre; la confiture "tous fruits" remplacera les bananes, et on se fera engueuler si on réclame de l'argent pour le ciné, ou si les chaussures vous lâchent...

Mais il paraît que cette manière de se conduire des grandes personnes est la seule raisonnable...

Alain Tersen

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