05 mars 2008
Les Cahiers Robinson - 2
Sur Jean-Louis Foncine
Partie 1 : Le Relais de la Chance-au-Roy, « roman de Foncine »
Jean-Benoît Puech
Cahiers Robinson n°21, La Bibliothèque Rouge et Or - 2007
Jean-Benoît Puech commence par résumer longuement l’intrigue du Relais de la Chance-au-Roy. Certes détailler l’histoire enlève au lecteur potentiel le « plaisir de la découverte » mais Jean-Benoît Puech s’en excuse de la manière suivante : « je le prie (le lecteur) de m’accorder l’humble joie que j’ai eue à marcher méticuleusement et respectueusement dans les pas d’un des grands maîtres de la littérature pour la jeunesse. ». Pouvait-on rendre plus bel hommage à Jean-Louis Foncine ?

Cyril - 1941
Jean-Benoît Puech analyse en profondeur Le Relais de la Chance-au-Roy et ce qui en fait un « roman de Foncine », c'est-à-dire une œuvre exceptionnellement complète et complexe, qui synthétise à elle seule un nombre impressionnant de genres et références littéraires. En voici la liste (fortement) résumée.
Roman d’aventure : Explorations périlleuses en territoire hostile, constructions de fortins et combats impitoyables se succèdent comme chez les maîtres du genre Roman fantastique : Le Relais « commence comme un conte de fées et continue comme un roman gothique », le tout illustré principalement par des décors aussi grandioses qu’hallucinants (château mystérieux, galeries fantomatiques, cimetière effondré, moine érudit…) Rien ne manque au tableau magistral que Jean-Benoît Puech compare à une gravure de Gustave Doré.
Roman policier : Le personnage principal, Jean-Pierre, est surnommé Johndick et a le talent de Nick Carter. Au passage, Jean-Benoît Puech signale ici une préfiguration des enquêtes du Chat-Tigre.
Roman historique : Le grand jeu représente la prise des territoires de Charles-Quint par les Français, à travers le journal acheté par Jean-Pierre, les récits du précepteur, du moine, et surtout du Comte.
Roman souvenir : On peut voir dans Le Relais de la Chance-au-Roy un souvenir des lectures d’enfance et expériences de Jean-Louis Foncine : Buffalo-Bill ou Nick Carter, l’Aiglon de Rostand, L’Ile au trésor, Robinson Crusoé ou encore Le Grand Meaulnes. Et puis bien sûr des auteurs scouts comme Kipling ou Guy de Larigaudie.
Roman scout : Même si un héros se distingue du groupe, c’est une patrouille qui est au centre du récit. Les rapports et relations entre les six garçons peuvent être considérés comme une intrigue secondaire et permettent de « montrer en acte certaines capacités physiques, qualités morales et compétences techniques développées par le scoutisme » (épanouissement physique, respect de l’autre, perspicacité intellectuelle, courage, esprit pratique et évidemment sens de l’équipe).
Roman d’apprentissage : …sous forme de Grand Jeu scout, au-delà du roman scout de base. Jean-Benoît Puech note d’ailleurs qu’il ne s’agit pas de grand Jeu et donc de fiction à proprement parler puisque les héros sont persuadés d’être confrontés à une aventure réelle. Si quelques indices de la mise en scène sont dispersés dans le roman, le lecteur se laisse emporter comme les personnages et croit à l’aventure de l’Hirondelle comme les scouts eux-mêmes.

Pierre Joubert - 1954
Le Relais est donc un « roman de Foncine » par tout cela mais aussi par les caractéristiques suivantes, récurrentes dans les romans de Jean-Louis Foncine.
L’art du mystère : Un des points forts de Jean-Louis Foncine. Suspens dès le début, nombreux rebondissements, identification profonde aux personnages… pour enfin finir sur la révélation suprême : tout cela n’était qu’un jeu ! (selon les éditions, on peut même ajouter un ultime rebondissement avec la dernière traîtrise du précepteur, ndlr)
L’art de la narration : Accélérations, ralentissements, changements de points de vue, descriptions évocatrices… Foncine joue de tout cela pour restituer, à travers des yeux d’enfants et le filtre de ses souvenirs, des paysages magnifiés. Le Pays Perdu n’est pas seulement un espace géographiquement et historiquement riche, pas seulement le pays d’origine de Jean-Louis Foncine. C’est aussi son jardin secret, « le monde qu’il portait en lui obscurément de longue date et que la fiction lui a révélé au rythme de ses explorations ». Sans oublier la forêt qui « le hante et l’inspire », infinie, puissante, pleine de bruits et de vie(s) mais pas effrayante pour autant, au contraire amicale, recelant de superbes secrets (ruines, cryptes), cadre d’aventures en équipe, de regroupements chaleureux entre amis.
Le passage à l’âge adulte ou l'émancipation du cocon familial : « l’alliance de deux mondes qui sont peut-être deux âges d’une même vie ». Le premier monde s’incarne dans l’enfant chétif prisonnier de sa famille (et de son château) qui rêve de s’en affranchir et de dépasser les contraintes (s’échapper du château) pour participer à ''la vie fière et joyeuse des scouts'', s’intégrer aux groupes de garçons solides toujours prêts à l’aider, c’est-à-dire le second monde.
Le romantisme : Il se dégage de toute l’œuvre, indépendamment de (ou grâce à) tout le reste. Comme les héros avec lesquels il vit intensément chaque minute, le lecteur est complètement sous le charme. Foncine tente de nous faire vivre, au travers du Relais de la Chance-au-Roy, des aventures impossibles dans des vies d’adultes et « nous prépare à affronter une vie trop souvent privée de la grandeur du mythe. »

Pierre Joubert - 1971
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